samedi 11 janvier 2014



MEDITATION:


Dans notre tradition mystique et liturgique de l'Eglise Orthodoxe, la place prépondérante de la prière des larmes s'inscrit dans ce qu'il convient de nommer la THEOLOGIE des LARMES, indissociable du silence intérieur.

Les prières que vont suivre sont inscrites dans le TYPIKON de l'Eglise Orthodoxe, elles sont empruntées aux Offices de prières préparatoire à l'Eucharistie des fidèles, ainsi que du clergé.
Certaines de ces prières sont extraites de différents canons du Triode de carême.

Aujourd'hui, moi pécheur et chargé d'iniquités, je m'approche de Toi, mon Maître et mon Dieu : je n'ose lever les yeux au ciel, mais je te prie seulement : donne-moi, Seigneur, les larmes, que je pleure amèrement mes actes.

Malheureux homme insensé, tu perds ton temps dans la paresse ; réfléchis à ta vie passée et tourne-toi vers le Seigneur Dieu, pleurant amèrement tes actes.

Ô Toi, pure Mère de Dieu, jette un regard sur moi pécheur, délivre-moi des filets du diable, et conduis-moi sur le chemin du repentir, que je pleure amèrement mes actes.

Ne te détourne pas du flot de mes larmes, Toi qui ôtes toute larme de tout visage, Vierge qui enfantas le Christ.

Ô Christ, donne-moi de verser des larmes qui effacent les taches de mon coeur afin que, la conscience purifiée, je m'approche avec foi et crainte de la communion à Tes dons divins.

Lave-moi sous mes larmes, purifie-moi par elles, efface mes péchés, ô Verbe, accorde-moi d'en être pardonné. Tu connais le grand nombre de mes péchés, Tu connais mes blessures, mes meurtrissures ; et Tu connais ma foi, écoute mes soupirs. Nul détail ne t'échappe des larmes que je verse, mon Dieu, mon Créateur, mon divin Rédempteur.

Maître, accorde-moi un repentir total et un coeur plein d'amour pour te rechercher.

Amen !

Ceci n'est qu'une très modeste partie de l'immense richesse des Offices de nos Eglises Orthodoxes.

Saint Syméon le Nouveau Théologien écrit : "Le Maître proclame explicitement bienheureux ceux qui sont maintenant en deuil (penthos) (…) Tout cela acquiers-le donc toi aussi, et en toi deviendra source de larmes cette âme aujourd'hui de pierre. Mais si tu refuses de souffrir l'angoisse (thlibénaï) et la détresse, ne dis pas que la chose est impossible.
Car celui qui parle ainsi renonce à la purification :Sans larmes, en effet, on n'a jamais entendu dire qu'une âme ait été purifiée de la crasse du péché, quand elle a péché après le baptême."
(Saint Syméon le Nouveau Théologien - Catéchèses XXIX. Op. Cit., t.3, p.181-183).

Saint Grégoire de Nazianze, avait exprimé exactement la même pensée à propos du baptême.

Selon saint Grégoire, il existerait cinq sortes de baptêmes.

Le 1er fut donné par Moïse, mais dans l'eau et avant lui dans la nuée et la mer. (St. Grégoire de Nazianze parle ici du symbole que constitue le passage du peuple Juif dans la mer Rouge).

Il ajoute "ce n'était là que symbole, la mer figurant l'eau et la nuée l'ESPRIT SAINT." 
(St. Grégoire de Nazianze - Pour la fête des Lumières- Théophanie. Discours 33, in Homélies. Ed. Soleil Levant. p. 49)

Le second fut conféré par Saint Jean (ibid)

Le 3ème par Jésus "Voilà la perfection" (ibid)

La 4ème sorte de baptême, dit saint Grégoire, est celui du MARTYR et du SANG et qui dépasse d'autant plus les autres en valeur qu'il ne peut plus être terni par aucune souillure. (ibid)

Le saint Pontife de Nazianze mentionne un 5ème baptême, celui des LARMES ; il est plus pénible que le précédent car chaque nuit il inonde de pleurs sa couche ou son grabat ; grâce à lui les meurtrissures du vice se débarassent de leurs odeurs nauséabondes. (ibid p. 49-50)

On peut s'étonner que saint Grégoire dise que le baptême des Larmes surpasse la grâce du baptême du sang, donc du Martyr, qui lui ne peut être terni par aucun péché ?

Il puise sa réponse dans les Ecritures : 
"Il avance dans le deuil et la tristesse. Il imite le repentir de Manassé et l'humilité des Ninivites qui furent pardonnés. Il parle le langage du Publicain dans le Temple et se voit justifié à l'encontre du Pharisien plein d'orgueil. Il se prosterne comme la Chananéenne, implorant la miséricorde et mendiant des miettes de pain, nourriture des viens affamés." (Ibid. p.50).



C'est le baptême du repentir de la METANOÏA qui a le pouvoir d'effacer les péchés commis après le baptême sacramentel.
"Elle est plus grande que le baptême lui-même, cette source des larmes qui jaillit après le baptême, si audacieuse que puisse être cette affirmation. Le baptême nous purifie des fautes qui l'ont précédé, tandis que les larmes effacent les fautes que nous commettons par la suite." (St. Jean Climaque - L'Echelle Sainte. Ed. Bellefontaine p. 114)

Ce second baptême, par les larmes, est indispensable si nous nous souillons après le premier baptême.

Le Roi DAVID pleurera des années durant sur sa couche, effaçant et purifiant ainsi par des torrents de larmes les passions qui l'avaient conduit à son double péché.

Syméon ajoute au commentaire de saint Jean Chrysostome : "N'avez-vous pas entendu comment David, après avoir péché, quand le prophète Nathan vint chez lui, lui reprocher son péché, loin de répliquer, loin de se mettre en colère, se prosterna à terre et dit : j'ai péché contre mon Seigneur et ne cessa jour et nuit de pleurer ?" (St. Syméon le Nouveau Théologien - Catéchèses V, 427. Op. Cit., p.349 et II Sam. XII, 13).

Relisez donc encore et encore le PSAUME 50 écrit par le Roi Prophète DAVID.

Saint Jean Chrysostome dit :"Il est une voie qui vous présente le repentir. Quelle est-elle ? Vous avez (conscience) d'avoir péché ? Pleurez, et votre péché vous sera pardonné."

Saint Grégoire PALAMAS, le docteur hésychaste, écrit à propos du baptême des larmes : "Il existe aussi un genre d'expérience qui n'est pas seulement sacré, mais naturel ; les sensations mêmes que nous avons nous l'apprennent : elles se produisent au contact d'un objet extérieur et sont pour nous comme des images de la perfection déifiante que nous donne l'Esprit et dont le principe est la crainte de Dieu, cette crainte grâce à laquelle la partie passionnée de l'âme se transforme en énergie agréable à Dieu et donne naissance à une componction salvatrice (…) qui apporte le bain du pardon, le rappel de la filiation divine, c'est-à-dire les larmes du repentir (métanoïa).

Ces larmes agréables à Dieu et purificatrices donnent des ailes à la prière, comme le disent les Pères (St. Jean Climaque - L'Echelle sainte. Op. cit. chap. 28) ; jointes à la prière, elles illuminent les yeux noétiques*. (…) Ces larmes sont un second baptême divin. (…)
*(Noétique - Noèse - Nous (grec) : partie contemplative de l'âme. "Fine pointe de l'âme" selon saint Grégoire de Nazianze dans son homélie sur la Nativité. Saint Jean Damascène parle de la "partie la plus pure de l'âme", saint Marc l'Ascète de "l'oeil de l'âme".)

Le baptême des larmes, affirme le Nouveau Théologien, est le second baptême que par l'Esprit l'amour de Dieu pour les hommes accorde d'en-haut à ceux qui recherchent le repentir.
(St. Syméon le Nouveau Théologien. Catéchèses op. Cit, t.1 p.245)

Saint Isaac le Syrien dit : "Sans les larmes, ce qui est caché en toi ne fait que servir le monde. C'est par l'homme extérieur que tu travailles."
(St. Isaac le Syrien. Oeuvres spirituelles. - Op. Cit, p.159).

Quand l'orant parvient au pays des larmes, c'est l'indication pour lui que l'oeil de son âme est sorti de la prison de ce monde et qu'il a posé son pied sur le chemin du siècle à venir. (Ibid).

La purification qu'octroient les larmes n'est pas uniquement celle des péchés passés, c'est une première étape ; pour tous ceux qui sont purifiés, le second baptême des larmes devient la purification des soucis du monde,  des préoccupations terrestres qui maintenaient l'âme dans le bruit du monde :
Les larmes sont devenues pour l'âme la source de silence incréé et l'orée de la forêt ténébreuse de l'inconnaissance dans laquelle elle est plongée lorsqu'elle reçoit sa seconde naissance dans l'esprit.

Saint Jean Climaque écrit : " Le SILENCE est la mère de la prière et l'ami des larmes, les larmes sont pour l'âme la source du silence. 
(St. Jean Climaque - l'Echelle Sainte, op. Cit. p.143.)

Nous comprenons alors que l'âme pour s'approcher de l'indicible doit s'efforcer de rentrer dans le silence. Elle doit s'efforcer de se TAIRE, pas uniquement de la bouche, mais surtout des pensées. 
(St. Isaac le Syrien. Oeuvres spirituelles. - Op. Cit., p. 213)

C'est par le silence que va alors naître en elle ce qui la conduira au silence. (Ibid)

Dans ce silence nous découvrons en nous ce que signifient ces paroles :"Sois tout entier une flamme éclatante, embrase tout ce qui est autour de toi pour voir la beauté qui est cachée en toi. Donne des aliments au feu de Jésus pour que s'enflamme à Son contact la pureté de ton âme. Unis-toi à LUI dans l'embrasement de Son amour."
(Jean de Dalyatha. Lettres. Extraits 15 et 16  op. Cit., p. 351-355).


AIME LE SILENCE PLUS QUE TOUT ! 
(ibid)

(D'après le livre : LA VOIE DU SILENCE
dans la Tradition des Pères du Désert.
Ed. Albin Michel - spiritualité vivante.)